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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 07:00

Advam a eu le plaisir de s’entretenir avec Xavier Aubercy qui est à la tête d'Aubercy dont nous avons parlé dans notre précédent article.

ADVAM : Nous avons vu qu’Aubercy était une maison familiale et que vos parents étaient encore actifs au sein de celle-ci. Comment se répartissent les rôles entre vous ?

Xavier AUBERCY : Effectivement, ma maman et mon papa travaillent encore ici. Mon papa est un peu le technicien de la maison parce qu’il a appris son métier en allant un an en Italie et un an en Angleterre. Ma maman est beaucoup plus proche des clients, dès qu’il y a un retour (en bien ou en mal) on est averti tout de suite. On connait nos clients, on connait leur garde robe. On peut leur dire ce qu’ils peuvent se permettre. C’est également vrai avec nos collaboratrices qui restent très longtemps avec nous : quand j’ai commencé dans la boutique, il y avait une vendeuse qui est resté 46 ans, une autre est restée 26 ans… 

Outre la taille familiale qui permet de bien connaitre vos clients, quelles sont les principales forces d’Aubercy face à ses concurrents ?

Aujourd’hui Aubercy est l’une des dernières maisons indépendantes, il n’y a pas de financier, je suis libre de mes choix techniques. Comme on disait à l’époque de mon grand-père, le luxe, c’est tout ce qui ne se voit pas ; je ne veux pas d’un financier qui va nous dire « On ne voit pas les bouts durs, les contreforts, on se fout de ce qu’il y a à l’intérieur, vous aller gagner sur ci ou sur ça… ».

Par ailleurs, et c’est rarissime de nos jours, c’est encore une vraie personne qui signe de son nom les souliers Aubercy. Je m’engage personnellement, c’est mon nom sur les chaussures, je ne veux pas qu’il soit terni par des produits de moindre qualité. C’est une motivation par rapport à mon père, à mon grand-père, je me dois de donner le meilleur de moi-même chaque matin.

Aubercy existe depuis plus de 70 ans, la part de tradition est importante, quelle est la part de créativité aujourd’hui ?

On essaye de prendre du plaisir à faire ce qu’on fait et on essaie de le partager. Quand on achète une paire de chaussures dans les budgets qui sont les nôtres, on doit donner au delà de la simple chaussure pour marcher. On doit essayer d’apporter du cœur, une humanité. Ce partage passe par des essais, des tentatives. Si on retrouve un vieux modèle, on va essayer de le réinterpréter. Si j’ai une idée, je me demande « Est-ce que ça pourrait donner du plaisir à mes clients ? » Ces derniers sont régulièrement en demande de nouveautés. La modernité, c’est de proposer des pistes, par exemple on a essayé de mettre du carbone, comme sur les voiliers de la Coupe de l’América, sur un bout de garant, mélanger la plus grande modernité et la tradition. On n’a pas continué car on a eu des problèmes de résistance avec le carbone mais l’idée est là.

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Deux exemples de prêt-à-chausser Aubercy, des souliers de fort bonne facture égayés par un twist graphique : garants assymétriques ou laçage original. 

Aubercy propose des modèles en petite mesure, avec une personnalisation importante proposée au client. Quelle est la limite de cette petite mesure ?

Aucune !

Quelle est alors la différence avec la grande mesure ?

C’est une excellente question. Nous essayons d’avoir une honnêteté intellectuelle. La grande mesure telle qu’elle devrait se concevoir a quelques raffinements techniques que ma petite mesure ne possède pas. Je parle en connaissance de cause puisque nous avons mené pendant 5 ans l’aventure de la grande mesure. Une paire de grande mesure devrait être faite de la façon suivante : on devrait partir d’un morceau de bois brut qu’on devrait tailler. Le travail devrait être entièrement à la main y compris la couture petits points et la couture de semelle. Même en grande mesure souvent la trépointe est cousue à la main et la semelle à la machine. De plus, et c’est également un point que l’on ne retrouve presque jamais chez ceux qui la proposent, en grande mesure on doit proposer un essayage au porté avec une paire intermédiaire que le client porterait pendant 15 jours pour savoir comment il se sent dedans !

Comment se déroule la détermination de l’aspect de la chaussure en mesure Aubercy ?

D’abord, je mets une forme au point : je pars de la forme la plus proche du pied du client que je ponce ou que je garnie et quand elle est opérationnelle je la fais retourner chez le formier pour fabriquer une copie bien propre. 

Ensuite pour la tige, on peut faire ce qu’on veut, suivant les volontés du client. Quelquefois le client ne va pas oser totalement s’exprimer. Notre rôle c’est d’être force de proposition, quand il part sur une idée, la porte s’entrouvre, on peut aller un petit peu plus loin ensemble. 

Enfin, concernant la couture de semelle, la majorité des semelles que je propose aujourd’hui, c’est vrai, sont du cousu blake mais du blake sous gravure pour éviter tout problème d’étanchéité. De plus c’est une chaussure assez élégante dans la mesure où le fil passe à l’intérieur, ça nous permet de travailler sur des roulettes, sur des lisses. 

Au final notre petite mesure permet de tout faire. Et même, si un client me dit « monsieur Aubercy, je ne suis pas confiant, vous pouvez me faire un essayage au porté pendant 15 jours ? » je lui fais, tout est possible !

Vous ne proposez pas de Goodyear ?

Nous n’avons pas de machines à Goodyear dans notre atelier, mais si un client veut un Goodyear, il est cousu à la main. Les gens qui font ça sont des retraités Italiens, notre atelier leurs donne une ou deux paires et ils cousent de chez eux. Donc si quelqu’un veut une couture petits points, on peut le faire, c’est possible.

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Deux exemples de souliers mesure : peaux exotiques, montage norvégien ... tout est réalisable.

Quelle est votre impression face au regain d’intérêt des gens pour les beaux objets, en particulier les souliers ?

Il y a toute une génération qui a été en déficit de culture, notamment vestimentaire. On s’est rendu compte que les parents, parce qu’ils étaient très pris par leur travail, par leur vie, n’ont pas transmis ce qu’était une belle chemise, une belle paire de chaussures, un bon vin … Donc, on s’est retrouvé avec toute une génération qui a voulu retrouver des valeurs plus traditionnelles et qui est allée chercher des informations dans les médias.

Malheureusement, la presse ne parle que de gens qui font de la publicité, il n’y a du rédactionnel qu’en fonction du budget publicitaire que vous avez. Et Aubercy ne fait pas des millions d’euros de publicité, ce qui compte chez nous c’est le produit.

En revanche, internet est un média extraordinaire de liberté et de découverte mais mal employé il peut être dévastateur. Il y a des forums qui ont été créés uniquement pour ramener des clients à certaines maisons… Le travail de bloggeur est fabuleux : de prendre son temps pour faire partager avec des gens qui vont peut-être aimer, qui vont commenter, je trouve ça merveilleux.

En parlant de publicité, on a pu voir dans la presse masculine une très jolie publicité représentant un dessin de soulier, d’où vous est venue cette idée ?

Je me suis rendu compte que tout le monde communique sur une photo, que ce soit pour une chaussure à 150€ ou dix fois plus cher. Vous prenez un bon photographe, il va vous sublimer n’importe quel soulier ! Chez Aubercy, on est un peu différent, on a nos spécificités et on a voulu dire qu’en amont des chaussures, il y a la main déjà, il y a le coup de crayon, il y a une envie. Après, au client de venir voir dans le réel et non dans l’imaginaire d’une photo le véritable rendu de nos souliers.

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La fameuse publicité Aubercy

Comment définiriez-vous le client Aubercy ? Est-ce forcement un amateur de beaux souliers ?

Souvent oui. Ce sont des amateurs qui savent comment c’est fait. Ils savent qu’ils vont pouvoir parler, qu’on va les écouter, qu’il va y avoir un lien humain. Il n’y a pas un seul profil mais c’est vrai qu’ils vont être un peu moins show off, ils vont avoir un peu moins besoin de reconnaissance que d’autres personnes qui vont souhaiter une part d’une marque beaucoup plus connue pour pouvoir dire « j’ai ça ».

J’ai la chance d’avoir des clients très fidèles, qui sont très élégants. Ils aiment les belles matières mais tout en discrétion, ils fuient l’ostentatoire. 

Que préférez-vous : des clients très exigeants qui savent exactement ce qu’ils veulent ou des clients indécis ?

Chaque mesure est une nouvelle aventure, chaque mesure est un reflet de l’unicité d’une personne, de ce qu’il va vouloir exprimer à un moment donné. Plus qu’une idée arrêtée, ce qui compte pour nous c’est que nos clients aient envie, qu’ils soient ouverts à de nouvelles propositions. A nous de les pousser un petit peu pour aller jusqu’où ils ont réellement envie d’aller. 

Avez- vous une clientèle internationale ?

Jusqu’à récemment, notre clientèle était à plus de 90% française. Aujourd’hui nous sommes présents au Japon à travers deux points de vente. Nous commençons à avoir quelques américains aussi parce que nous sommes distribués par un magasin de passionnés, Leffot, qui distribue sept ou huit belles marques européennes.

Qu’est-ce qui vous motive le plus dans votre métier ?

Nos clients sont parfois des personnes modestes, qui viennent parce que ça coute deux fois plus cher mais ça dure quatre fois plus longtemps, et puis il y a des clients très riches qui ont déjà tout. Dans tous les cas, l’une des plus belles récompenses, c’est quand on leur ouvre leur boîte et qu’on les voit sourire…

 

Advam remercie Xavier Aubercy pour sa gentillesse et sa disponibilité.

Pour découvrir l’univers d’Aubercy, n’hésitez pas à vous rendre à l’une de leurs boutiques parisiennes :

34 rue Vivienne dans le 2nd ou 9 rue de Luynes dans le 7ème.

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commentaires

L
<br /> Bonjour,<br /> <br /> Merci pour ce bel entretien, aux questions pertinentes.<br /> La dernière phrase de Xavier Aubercy, "l’une des plus belles récompenses, c’est quand on leur ouvre leur boîte et qu’on les voit sourire…", m'a beaucoup touché !<br /> <br /> Je trouve cependant dommage que ce fabriquant relègue le montage Goodyear au second plan, sachant que le Blake dure moins, est plus fragile, et n'est pas réputé pour son confort.<br /> <br /> <br />
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A
<br /> <br /> Bonjour,<br /> <br /> <br /> Il est vrai que le prêt à chausser privilégie le blake. C'est un positionnement je pense, d'autant que M. Aubercy est le premier à reconnaitre qu'un goodyear est plus qualitatif qu'un blake à<br /> soin de fabrication égal. Après, y aurait-il un public pour des Aubercy PAC en goodyear (et donc le surcoût qui va avec) ? D'ailleurs, en mesure, la plupart des clients choisissent le blake... Et<br /> puis, après tout, mieux vaut un bon blake qu'un mauvais goodyear ! <br /> <br /> <br /> Au passage, félicitation pour votre site, fort intéressant et très bien écrit.<br /> <br /> <br /> <br />
P
<br /> Bravo pour cette interview, la première si je ne me trompe pas !<br /> <br /> Je ne connaissais pas Aubercy, maintenant c'est fait !<br /> <br /> Petite question : combien faut-il compter pour une paire sur-mesure ?<br /> <br /> <br />
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A
<br /> <br /> Le sur mesure commence aux alentorus de 1200€ en cousu blake, 1500€ en cousu petits points.<br /> <br /> <br /> Le prix augment logiquement si vous choisissez des peausseries exotiques...<br /> <br /> <br /> <br />